Abstention

Quand un malade est soupçonné ou atteint d’un cancer, à un stade précoce ou avancé, et qu’il demande l’aide d’un médecin, ce dernier ne peut s’abstenir de répondre. Cependant ses moyens sont limités quand le malade est dans un état si précaire qu’il ne peut supporter le moindre geste, parfois même un simple déplacement, ou si le cancer dépasse toute possibilité de traitement.
L’abstention peut faire renoncer à porter un diagnostic, chez un grand vieillard par exemple, parce que les explorations nécessaires sont impraticables ou que leur résultat n’aurait aucune conséquence sur le pronostic et la survie. C’est une décision difficile qui ne doit pas être prise par le médecin ou la famille du malade sous le seul prétexte de l’âge et qui doit tenir compte du vœu du malade, autant qu’il peut l’exprimer.
L’abstention thérapeutique peut être initiale ou secondaire. Une abstention initiale se justifie quand le cancer n’entraîne pas de troubles graves, évolue lentement et ne nécessite aucun traitement immédiat. On renonce aussi à des traitements majeurs (hospitalisations prolongées, opérations mutilantes, souffrances ou affaiblissement graves) si ces traitements offrent trop peu de chances d’allonger la vie. Les médecins ont été longtemps réticents à aborder explicitement ce sujet, leur tâche fondamentale étant d’œuvrer pour guérir les malades ou prolonger leur survie. Particulièrement dans les pays latins, on a mis du temps à admettre que renoncer à traiter était parfois la manière de faire la plus judicieuse, autorisant le patient à vivre la dernière partie de sa vie dans des conditions d’existence (à son domicile, au sein de sa famille) et de fonctionnement personnel meilleures que si on lui appliquait des thérapeutiques « héroïques » (très agressives et peu susceptibles d’apporter un gain de santé notable).
L’accent mis sur l’autonomie du patient, reconnaissant l’importance de gérer sa vie lui-même, et sur sa liberté d’intervenir dans les soins qui lui sont prodigués, demande que l’abstention thérapeutique soit considérée sereinement et autant que possible dans la transparence vis-à-vis de l’intéressé. Des cancers évolués, des bronches ou du pancréas par exemple, ont un si mauvais pronostic, dès le moment de leur découverte, que les chances d’améliorer la survie sont d’emblée faibles. En considérant la situation dans son ensemble, le ou les médecins ont à mettre en balance le bénéfice et les souffrances ou handicaps liés à des traitements lourds, par rapport aux possibilités de vie que laisserait, pour une période limitée, le renoncement à ces thérapeutiques.
Le critère déterminant est le bien-être du patient. L’objectif est de lui permettre de vivre de manière aussi autonome qu’il le désire, en exploitant au mieux ses potentiels, pour le temps qu’il lui reste. Il est souhaitable qu’il participe à cette décision, qu’on discute avec lui ses enjeux, qu’on lui indique que l’abstention thérapeutique est le meilleur moyen de maintenir son autonomie mais signifie aussi qu’on renonce à guérir la tumeur.
Une question analogue se pose quand un traitement curatif n’a pas eu le résultat espéré, après une évolution et des rémissions plus ou moins longues, parce que les moyens anticancéreux sont épuisés ou que le patient est en fin de vie. On aborde alors la problématique de l’euthanasie dans sa forme dite passive (interruption de mesures autres que celles visant à maîtriser la douleur et les autres symptômes à l’origine d’inconfort). Dans les pays du Sud et du Centre de l’Europe, cette suspension des traitements dépend dans une large mesure des médecins. Mais on commence à en parler plus explicitement avec le patient, son entourage, l’équipe soignante, comme cela est courant au Nord de l’Europe et en Amérique du Nord. Une discussion suffisamment précoce aide à traiter cette question difficile de manière plus claire, en laissant le malade exprimer ses préférences sur sa propre vie pendant qu’il en est encore capable.
À l’opposé de l’acharnement thérapeutique, appliqué par les médecins, sollicité par la famille ou réclamé par le malade, l’abstention n’est pas l’équivalent d’un abandon ou d’une passivité critiquable. C’est simplement renoncer à des mesures dirigées spécifiquement contre le cancer parce qu’elles sont ou deviennent disproportionnées. Même dans ce cas, le malade a besoin de soins d’une autre nature, nécessaires à son confort physique ou psychologique, qui font partie de l’accompagnement. Il s’agit de trouver un juste équilibre entre la mission du médecin de mettre en œuvre tous les moyens judicieux pour sauver ou prolonger la vie, d’une part, et sauvegarder l’autonomie et la dignité personnelle du patient, d’autre part.

Bernard Hœrni., 22/11/2005
mise à jour le : 05/12/2005

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